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L’universalisme

Ethique du soufisme

L’amour est la valeur fondamentale de la vie et le seul véritable barème pour en mesurer l’évolution. Toutes les autres valeurs (intelligence, science, langage, technique, systèmes, conscience, connaissance, art, philosophie) lui sont subordonnées. Toutes les grandes spiritualités arrivent à la conclusion selon laquelle le « principe créateur » est l’amour. Ainsi, toutes les autres règles de la religion ne sont en vérité que des véhicules capables de nous amener aux pieds de cette valeur souveraine qu’est « l’amour absolu ».

Il est évident qu’il y a une grande différence (« qualitativement » parlant), entre l’amour primaire (manifesté par le désir), et l’amour universel. Comme l’écrit Platon, il y a un abîme entre « l’amour » superficiel et charnel représenté par l’Éros et l’amour du vrai selon Socrate, cristallisé dans la contemplation du Beau en soi, de la beauté divine et éternelle.

En nous appuyant sur la progression du banquet de Platon, l’amour atteint son apogée avec le sage, l’éveillé, le saint, plongeant ainsi dans l’amour absolu. Cet amour est le reflet de celui de son Seigneur. C’est-à-dire aimer TOUT HOMME quelle que soit son origine et quels que soit ses défauts.

L’amour dans l’éducation spirituelle en islam fait partie de ce corpus universel. Il incite le disciple à chercher la foi aux belles choses, aux beaux sentiments et aux actes remarquables à notre propre échelle si ce n’est celle de l’humanité. Cette dernière qui devrait être représenté par un seul parti celui de l’humanité respectueuse des droits et devoirs de chacun dans sa propre communauté.

Au niveau qualitatif donc, le point le plus haut de l’amour a déjà été atteint par l’homme depuis quelques millénaires. A présent l’homme doit plonger dans le sens horizontal de l’amour, le niveau quantitatif, dont la finalité est l’humanité tout entière.

Certes, nous sommes passés de la tribu, à la cité (mélange de plusieurs tribus), de la cité au pays (mélange de plusieurs cités), du pays à la nation (union de plusieurs ethnies, plusieurs religions autour d’une valeur commune). A présent, nous devrions nous élever de la nation à la communauté des nations (mélange de plusieurs nations) vers un fonctionnement universel.

Progressivement, grâce à l’amour, culture et mode de vie,  prêchée par la spiritualité, le cortex humain devient de plus en plus sensible, de plus en plus souple et tendre. Il perd en rigueur égocentrique, en narcissisme et en rigidité.  Ces deux mécanismes amènent l’esprit humain à devenir de plus en plus apte à aimer autrui. A l’aimer de façon absolue et non plus de façon clanique, chauvine ou partisane. Autrement dit à l’aimer dans la qualité de la béatitude.

L’amour dans ce niveau fait de son porteur un « Dauphin ». Manifestement les dauphins aiment les êtres vivants spontanément et les défendent des mauvais prédateurs. Ils ont encore cette générosité spontanée que nombreux humains ont perdue… En 2004, Quatre nageurs néo-zélandais, poursuivis par un grand requin blanc, ont été sauvés par un groupe de dauphins qui les ont défendus du requin blanc pendant 40 minutes ! Cet exemple doit nous remettre à notre juste place. La teinte que porte notre humanité actuellement fait de nous des requins ou dauphins ?

Cette amour et cette unification progressive ouvrira totalement la conscience humaine. Pour les enfants d’aujourd’hui et de demain. L’équation de vie «Homme=Humanité» deviendra peu à peu un mode de vie et une valeur de référence. Ceci n’est atteinte qu’en se basant sur la valeur qui est l’essence de toute autre valeur : «l’amour absolu». Ainsi la valeur d’une civilisation, elle même la plus avancée techniquement, ne se mesurera pas à la puissance des moyens matériels qu’elle met au service de l’homme mais bien à la hauteur où elle élève l’âme humaine. Cette élévation de l’âme se mesurera à son tour à son état de conscience, aux vertus humanistes et universelles qu’elle défend. Elle se concrétisera par l’aide et la contribution au bien être de son prochain et la préservation de l’écosystème où il vit. C’est le sens de l’éducation spirituelle qu’exprime le soufi AlTawhidi :

« Si vous vous étiez appliqués à suivre la voie droite et si vous étiez restés attachés à la raison solide et évidente, si vous vous étiez protégés du mal en suivant la voie spirituelle, vous auriez été comme une seule âme en toute situation périlleuse ou difficile ; ce titre de noblesse, qu’est l’harmonie et l’union, serait allé d’ami à un autre ami, puis à un troisième…On l’aurait retrouvé chez les jeunes et chez les vieux, chez celui qui guide comme chez celui qui est guidé, entre les deux voisins, entre les deux quartiers, entre deux pays ».

Malheureusement, nos sociétés s’ennuient alors elles cherchent des distractions, elles s’occupent. Le partage et l’amour n’existent pratiquement plus,  c’est cela qu’il faut retrouver pour revenir à notre mode de vie «homme=humanité», perdu au fil des temps, parce que, petit à petit, nos sociétés sont devenue plus sensible aux messages de facilité absurde plutôt qu’à ceux qui valorisent l’effort, les sentiments, le partage et l’entraide.

Etre mal à l’aise dans nos sociétés contemporaines où « tout est permis si on ne se fait pas prendre » c’est le premier pas de retour à une conscience qui a toujours existée de mémoire d’homme d’ont la pensée s’inspirait de l’«amour absolu». Notre future est sur les railles de la culture du partage, d’amour et de la citoyenneté mondiale.

Depuis le XXème siècle, les frontières qui séparaient les civilisations et les religions se sont effondrées. Nul ne peut plus ignorer les autres « soleils ». Tout croyant est sommé d’être fidèle à sa tradition, tout en reconnaissant comme valables les autres formes religieuses, sans quoi il pourrait être amené à perdre la foi en sa propre religion. C’est pourquoi, au siècle dernier, des auteurs comme René Guénon, Frithjof Schuon mais aussi Ananda Coomaraswamy et Aldous Huxley ont pu énoncer clairement la doctrine de la «Sagesse universelle» dans ses différents modes d’expression, quelle que soit la tradition à laquelle eux mêmes aient appartenu. Les divers intégrismes posent le problème des rapports entre l’extérieur et l’intérieur de chaque message révélé, car une même religion peut engendrer aussi bien un dogmatisme aveugle qu’une spiritualité éclairante. La vocation du soufisme a été précisément de résorber la multiplicité dans l’unité, de dépasser le particulier pour accéder à l’universel, de faire de la religion un vecteur de connaissance entre les peuples et les civilisations

Cependant, la lecture soufie de la pluralité religieuse et de la diversité civilisationnelle demeure enrichissante à la doctrine de la « sagesse universelle». Les fondements de la foi révélés aux messagers dans les livres : la bible, les Evangiles et le Coran et que les messagers d’Allah (PSL) : Abraham, Moïse, Jésus et d’autres prophètes et messagers sont les mêmes. Chaque prophète a informé les gens de la venue de son suivant, l’a soutenu et a recommandé la croyance en lui. Certes, leurs législations comportent des divergences relatives aux détails liés aux vicissitudes du temps et aux intérêts des hommes, mais l’essence est le même amener les gens vers l’amour divin. C’est une manifestation de la sagesse, de la justice, de la miséricorde et de la grâce divine. A ce propos, le Très haut a dit : «Le Messager a cru en ce qu’on a fait descendre vers lui venant de son Seigneur, et aussi les croyants: tous ont cru en Allah, en Ses anges, à Ses livres et en Ses messagers; (en disant): « Nous ne faisons aucune distinction entre Ses messagers ». ».

Le soufi Ibn ‘Arabî qui a fourni un cadre doctrinal au thème de « l’unité transcendante des religions » (wahdat a-addin), bien que l’expression ne soit pas de lui. À ses yeux, toutes les croyances, et donc toutes les religions sont vraies, car chacune répond à la manifestation d’un Nom divin; or toutes ces théophanies particulières ont leur source en Dieu, le « Réel », le « Vrai ». Il y a ainsi une unité fondamentale de toutes les lois sacrées, et chacune détient une part de vérité. La diversité des religions est due à la multiplicité des manifestations divines, « qui ne se répètent jamais ». Chaque religion, dit-il, ne dévoile en réalité qu’un aspect de la divinité. Citant Jounayd, il ajoute que les croyances sont comparables à des récipients de différentes couleurs : dans tous les cas, l’eau est à l’origine incolore, mais elle prend la couleur de chaque récipient.

Cette proximité entre les saints soufis et les prophètes et certaines figures antérieures à l’islam historique doit être placée dans la perspective de l’ « héritage prophétique » dont sont investis les soufis. Cet héritage explique en effet pour une bonne part la conscience universaliste qui caractérise l’éducation spirituelle soufie, dont le premier pilier est l’amour.

La sagesse soufie dépasse les barrières dogmatiques, afin de mieux réaliser l’essence universaliste du message islamique et atteindre la Religion primordiale. «Je ne suis ni chrétien, ni juif, ni zoroastrien, ni musulman », affirme Rûmî dans un poème où il nie toute multiplicité, toute dualité pour se résorber en Dieu seul. Très ouvert aux autres confessions, Rûmî comparait les voies menant à Dieu aux chemins qui convergent tous vers La Mecque, et lançait cet appel : « Viens, viens, qui que tu sois, infidèle, religieux ou païen, peu importe ! » Lors de ses funérailles, « tous les habitants étaient là, les musulmans, mais aussi les chrétiens et les juifs car tous se reconnaissaient en lui […] Les juifs avançaient dans le cortège en chantant des psaumes, les chrétiens en proclamant l’Évangile et nul ne songeait à les écarter ». Le sultan fit venir les responsables des communautés juive et chrétienne, et leur demanda pourquoi ils honoraient ainsi un musulman : « En le voyant, nous avons compris la vraie nature de Jésus, de Moïse et de tous les prophètes. »



Soufisme intellectuel

Dr. Joanna Wronecka : « Il faudrait développer le soufisme intellectuel »

Interview. Docteur Joanna Wronecka, Ambassadeur de la République de Pologne

Son cœur bat pour la littérature, son esprit, lui, est imprégné de pensées soufies, mais sa tête, bien sur les épaules, n’en finit pas de cogiter sur la politique. Joanna Wronecka, passe d’un domaine à l’autre, avec l’aisance d’une vraie diplomate, sans jamais se départir de son grand sourire.

Le Matin : D’où vous vient cet engouement pour la culture soufie ?

Joanna Wronecka : Quand j’ai entamé mes études sur l’Islam, et sur la culture arabo musulmane, mon choix s’est fixé sur le Soufisme et Ibn Arabi en particulier. Je ne cache pas que je suis impressionnée par la philosophie de ce grand homme qui est à mon sens un exemple extraordinaire du penseur qui apporte beaucoup de joie au lecteur qu’il soit Arabe ou Européen.

A votre avis, comment le soufisme peut-il, à l’ère de la mondialisation, contribuer à l’accomplissement de l’être humain, puisque c’est sa raison première ?

Effectivement, la raison première du Soufisme est la recherche de soi à travers tous les efforts et les diverses étapes qui font le mysticisme, pas uniquement musulman mais d’une manière générale. Cette quête et ce perfectionnement requièrent un degré élevé d’exigence vis-à-vis de soi. C’est dans ce sens que le Soufisme peut être un élément révélateur et inspirateur dans cette recherche de développement intérieur et spirituel.

D’aucuns pensent que le soufisme peut être exploité dans la lutte contre le terrorisme. Qu’en pensez-vous ?

Avant de trancher, il faut, à mon avis, procéder à une profonde analyse de cette question. La relation entre maître et disciple fait dire à certains que ce dernier, peut, parfois, être aveuglé par son maître. Alors je dirai que tout dépend du maître. A priori, il faut croire que tous les maîtres ont des intentions saines et pures, étant donné que ce qui les intéresse c’est plus la relation avec Dieu, qui ne peut être que bonne. Cela dit, il y a des personnes qui instrumentalisent la religion. Personnellement je suis contre cette approche.

Mais quand cette doctrine est comprise comme il faut, elle peut être un moyen de lutte contre le terrorisme…

Oui, bien sur. Pour cela, je pense qu’il faudrait développer le Soufisme intellectuel, qui contribue au développement de l’être. Pour s’en rendre compte, il suffit de lire les textes soufis, tellement beaux, qui parlent de l’amour. Une fois, j’ai donné une conférence sur ce qui pourrait nous unir quand on vient de différentes religions et cultures. Avec d’autres conférenciers, même les plus radicaux, nous avons constaté que seul l’amour était capable de le faire. Or, l’amour est tellement développé dans le Soufisme. Il peut prendre plusieurs aspects. Il faut donc faire un peu plus de recherche philosophique, parce que le Soufisme est avant tout une philosophie. C’est uniquement à travers l’étude et l’analyse de certains termes qu’on découvre quelques notions philosophiques comme la mort, le respect de l’autre, le développement de soi, la question de l’âme et de l’esprit… Quand on relie, par la suite, toutes ces notions, on se rend compte que toute notre vie est traversée par ces questionnements et ces interrogations et que nous n’avons pas de place pour faire du mal aux autres. Parce que cette philosophie nous motive et nous donne une énergie positive qui nous permet de nous développer.

On remarque ces derniers temps un regain d’intérêt pour le soufisme, qu’est-ce qui justifie, à votre avis, cet élan vers la spiritualité de manière générale ?

La spiritualité permet une recherche d’identité. Nous l’observons aussi bien en Europe qu’ailleurs. En Pologne les jeunes, qu’ils soient catholiques, protestants, orthodoxes et même ceux qui ne croient en rien, se posent tous des questions et se retrouvent très souvent dans la spiritualité. La globalisation a fait que les gens ont plus besoin de se rechercher.

Est-ce que vous avez un peu suivi l’enthousiasme des Marocains pour cette philosophie ?

J’ai effectivement remarqué que les grands soufis sont très vénérés au Maroc, sans oublier le rôle très important que jouent actuellement les «tourouk». Tout ceci permet de développer une culture de collectivité car ces membres ou sympathisants des voies soufies cultivent quelques belles traditions et coutumes et cherchent conseils religieux et sagesse. Ce qui est en soi une chose positive parce que permettant de sublimer la foi religieuse et de développer une communauté spirituelle très proche des gens.

En tant que diplomate, pensez-vous que soufisme et politique font bon ménage ?

Il faut tout d’abord définir ce que c’est que le Soufisme politique. C’est un sujet très vaste qui peut faire l’objet d’une thèse. Il faut bien définir et étudier les termes avant d’engager un débat. Ceci dit, je suis contre l’instrumentalisation de la religion.

Est-ce à dire que pour vous, il faut faire la part des choses entre les  deux ?

J’avoue que je ne me suis pas intéressée au Soufisme politique mais plutôt à celui intellectuel, parfois même très métaphysique. Je préfère, donc, ne pas m’engager dans un tel débat. En revanche, je répète que je suis contre l’instrumentalisation de la religion et le soufisme fait partie de la religion. Il peut être négatif quand il est dévié de sa trajectoire.

Coopération Rabat-Varsovie

Depuis 1959, les relations entre Varsovie et Rabat n’ont cessé de se développer. Plusieurs accords de partenariat lient la Pologne et le Maroc dans différents domaines, politique, économique, judiciaire, touristique et culturel. « Pour promouvoir la Pologne au Maroc, la façon la plus attractive et la plus intéressante était celle culturelle », avoue Dr Joanna Wronecka. Aussi, de multiples activités ont été entreprises dans ce sens. Et la diplomate de préciser : « Je pense que le travail d’un ambassadeur est aussi bien culturel, économique que politique.

Politiquement, les relations sont très bien développées, mais c’est surtout dans le domaine culturel que la coopération est visible, vu que le travail économique reste souterrain. Il n’est pas aussi spectaculaire que les autres domaines. De façon générale, on peut dire que chaque année je me spécialise dans un domaine, l’année dernière c’était la culture, mais pas uniquement… »

Par Kenza Alaoui | LE MATIN





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